L'étoile noire
Nous sommes en l'année 1790, dans une taverne de Bretagne. Plus précisément à Paimpol, il est 20 heures, et le vin coule à flots. François un vieux marin pénètre dans ce lieu de débauche où des femmes à moitié nues vont sur les genoux des hommes pour leur faire dépenser jusqu'à leur dernier écu. Le lieu est mal éclairé par quelques lanternes à pétrole suspendues au plafond, les pipes des marins exhalent leur fumée blanche, brouillard opaque se diffusant comme le « fog » londonien .Dans cette atmosphère d'apocalypse, les marins demandent au vieux François de leur faire le récit de sa fabuleuse aventure. Dès lors, un silence religieux inonde la salle, les yeux rougis des hommes et des femmes sont grands ouverts comme un livre d'images.
Le vieux marin commence sa narration.
- J'étais le huitième enfant d'une misérable famille de paysans, mon père rentrait saoûl tous les soirs. De plus, on ne devait pas faire de bruit de peur de le mettre en fureur, ce qui se traduisait par des coups portés à ma mère. Cette dernière, qui avait dû être belle en son temps, était devenue pitoyable, usée par le travail des champs, par les jeûnes répétés lorsque l'argent venait à manquer. Mon père ! Lui, cet ivrogne, buvait le peu d'argent que la ferme rapportait, et ma mère devait par elle-même trouver le moyen de nous nourrir : en plus du travail de la ferme, elle lavait le linge, et le recousait pour la famille Ouder, des notables de la région de Paimpol. J'ai encore cette image d'elle cousant au coin du feu, les mains déformées par l'arthrose. Elle souffrait le martyre. Été comme hiver, elle devait descendre au lavoir qui était à plus de huit kilomètres de notre ferme, et plonger ses mains malades dans l'eau glacée. Elle retenait ses cris de douleur, se sacrifiant pour nous, c'était là tout son courage. J'étais en admiration devant elle, car elle avait la grandeur de ces femmes, de savoir malgré leur souffrance garder tout leur amour et leur tendresse dans le regard. Un matin d'hiver, un 12 décembre exactement, midi venait de sonner au clocher du village. Notre mère n'était toujours pas rentrée du lavoir, elle pourtant toujours à l'heure. Je crois avoir vu mon père inquiet pour notre mère pour la première fois. Il avait ce jour-là pris la charrette pour ne pas perdre de temps. Il revint une bonne heure après avec notre mère dans la charrette : elle avait un sourire radieux, un peu comme si elle souriait aux anges, mais elle n'était plus de ce monde, elle gisait étendue raide morte à l'arrière de la charrette. L'hiver glacial avait eu raison d'elle, l'hiver était venu la délivrer de son calvaire, et ce fut la seule et unique fois que je vis mon père fondre en larmes.
Les mois passèrent. Nous nous étions mes frères et mes s½urs éparpillés ça et là, la misère étant devenue trop grande. Mon père ne cessait de boire la moindre pièce que l'on gagnait en trimant à la ferme. Mes deux grands frères Paul et Julien se réfugièrent au monastère pour revêtir la soutane, non pas qu'ils fussent touchés par la grâce divine, mais parce que cela leur permit de manger à leur faim sans trop trimer. Mes autres frères et s½urs, je n'ai d'eux que leur souvenir, de les voir partir de la ferme le même jour, par le chemin boueux, leur baluchon sur l'épaule. Ce jour-là je fus du voyage ; il fut très court : trois bonnes journées de marche qui me conduisirent au port de Brest, pour enfin vivre mon rêve secret, celui de partir dans les îles merveilleuses où l'or se ramasse à la pelle, où les filles sont belles comme le jour et sentent la vanille et les fleurs sauvages.
Ce vendredi de mai le Gloria, un fabuleux navire marchand en partance pour ces îles paradisiaques, mouillait l'ancre au port de Brest. Le capitaine Lambert était un fort gaillard au visage balafré, un véritable loup de mer. Je dus négocier mon voyage sur le Gloria, qui consistait en une multitude de corvées. Mais avais-je le choix ? Le prix était fort, le prix de mon rêve.
Je me souviendrai toute ma vie du départ du Gloria. J'avais le c½ur serré de quitter mon pays natal et la folle envie de connaître le nouveau monde. En quelques jours j'appris le dur labeur de moussaillon. Dès le lever du soleil nous devions être sur le gaillard d'avant pour recevoir les ordres du capitaine Lambert. Mon rôle consistait le plus clair du temps à brosser et savonner le pont. Corvée qui revenait d'office au plus jeune moussaillon, ainsi que la pluche des légumes. On était une cinquantaine à bord et chacun avait une tache bien précise, du menuisier au cuisinier. Mais le plus curieux et le plus intriguant de tous était sans doute le cuisinier. Il me racontait des histoires à me faire dresser les cheveux sur la tête. Un univers de monstres marins géants agrémenté de tueries d'équipages. Il avait bourlingué dans toutes les mers, parfois lui venait la nostalgie des îles paradisiaques. Des moments d'intense émotion où le souvenir de Vanna, une vahiné, le hantait. Cet homme, qui paraissait si dur, devenait tout à coup vulnérable et fragile.
Quatre semaines passèrent. Je connus ma première tempête, avec des vagues de sept mètres de haut, et je crus voir arriver ma dernière heure. Les vagues immenses nous bringueballaient d'un pont à l'autre. Quatre heures de mer en furie et puis peu à peu le calme revint. Le soleil se levait, et il me semblait plus magnifique que jamais. Le capitaine Lambert paraissait renaître, et il fêta ce digne événement par une beuverie générale. Un fût de 100 litres de rhum fut bu. En ce qui me concernait il me fallut trois jours pour me remettre de cette beuverie gargantuesque. Enfin le jour tant attendu arriva. Le ciel était d'un bleu de cristal, de minuscules points blancs perdus dans l'horizon prirent forme. Un marin perché sur un mât cria.
- Terre, Terre en vue.
Quel jour de liesse, les îles paradisiaques étaient aussi belles que ce que l'on m'avait décrit. Ce pays merveilleux où l'or se ramasse à la pelle. Où les filles sont belles comme le jour. Il fallut au Gloria deux heures pour mouiller l'ancre. Les chaloupes mises à l'eau nous conduisirent sur une immense plage de sable fin, bordée en arrière-plan de collines boisées d'arbres curieux. Dès que j'eus mis pied à terre, à une vingtaine de mètres un feu éteint attira mon attention. Le grand Citer, un grand chauve d'une maigreur extrême, me donna un coup de coude dans l'abdomen en me disant :
« - Moussaillon, regarde ! Un festin de roi, des morceaux de viande rôtis au feu de bois. Vas-y, tu vas te régaler ! »
On avança tous deux. Le grand Citer me tendit un morceau de viande encore chaud, la viande était cuite avec des ananas, le tout enroulé dans des feuilles de palmier.
« - Tiens mon gars. »
La viande était tendre comme du veau légèrement sucré, je mangeais avec un fort appétit, au loin j'entendais des rires. Et j'en compris très vite la raison : bien enroulée dans une feuille de palmier se trouvait une main humaine ! Je vomis aussitôt mon repas. J'avais fini les restes d'un festin de cannibales. Quel odieux sacrilège d'avoir mangé l'un des miens ! Le grand Citer me mit la main sur l'épaule et me dit.
« - Ben mon gars, tu t'en remettras ! Bois un coup de rhum. »
Après que je fus remis de mes émotions, nous suivîmes les pas du Capitaine Lambert, qui apparemment connaissait bien les lieux. Deux bonnes heures de marche, mais l'effort en valait la peine : un coin de paradis, un long lagon bleu clair, aux eaux plus limpides que du cristal, des buissons de grosses fleurs blanches qui parfumaient l'atmosphère. Un parfum si suave qu'il nous en donnait le tournis. Au loin on vit arriver des pirogues fleuries de toutes parts. Un comité d'accueil en quelque sorte, composé d'hommes et de femmes d'une grande beauté.
Nous sommes en l'année 1790, dans une taverne de Bretagne. Plus précisément à Paimpol, il est 20 heures, et le vin coule à flots. François un vieux marin pénètre dans ce lieu de débauche où des femmes à moitié nues vont sur les genoux des hommes pour leur faire dépenser jusqu'à leur dernier écu. Le lieu est mal éclairé par quelques lanternes à pétrole suspendues au plafond, les pipes des marins exhalent leur fumée blanche, brouillard opaque se diffusant comme le « fog » londonien .Dans cette atmosphère d'apocalypse, les marins demandent au vieux François de leur faire le récit de sa fabuleuse aventure. Dès lors, un silence religieux inonde la salle, les yeux rougis des hommes et des femmes sont grands ouverts comme un livre d'images.
Le vieux marin commence sa narration.
- J'étais le huitième enfant d'une misérable famille de paysans, mon père rentrait saoûl tous les soirs. De plus, on ne devait pas faire de bruit de peur de le mettre en fureur, ce qui se traduisait par des coups portés à ma mère. Cette dernière, qui avait dû être belle en son temps, était devenue pitoyable, usée par le travail des champs, par les jeûnes répétés lorsque l'argent venait à manquer. Mon père ! Lui, cet ivrogne, buvait le peu d'argent que la ferme rapportait, et ma mère devait par elle-même trouver le moyen de nous nourrir : en plus du travail de la ferme, elle lavait le linge, et le recousait pour la famille Ouder, des notables de la région de Paimpol. J'ai encore cette image d'elle cousant au coin du feu, les mains déformées par l'arthrose. Elle souffrait le martyre. Été comme hiver, elle devait descendre au lavoir qui était à plus de huit kilomètres de notre ferme, et plonger ses mains malades dans l'eau glacée. Elle retenait ses cris de douleur, se sacrifiant pour nous, c'était là tout son courage. J'étais en admiration devant elle, car elle avait la grandeur de ces femmes, de savoir malgré leur souffrance garder tout leur amour et leur tendresse dans le regard. Un matin d'hiver, un 12 décembre exactement, midi venait de sonner au clocher du village. Notre mère n'était toujours pas rentrée du lavoir, elle pourtant toujours à l'heure. Je crois avoir vu mon père inquiet pour notre mère pour la première fois. Il avait ce jour-là pris la charrette pour ne pas perdre de temps. Il revint une bonne heure après avec notre mère dans la charrette : elle avait un sourire radieux, un peu comme si elle souriait aux anges, mais elle n'était plus de ce monde, elle gisait étendue raide morte à l'arrière de la charrette. L'hiver glacial avait eu raison d'elle, l'hiver était venu la délivrer de son calvaire, et ce fut la seule et unique fois que je vis mon père fondre en larmes.
Les mois passèrent. Nous nous étions mes frères et mes s½urs éparpillés ça et là, la misère étant devenue trop grande. Mon père ne cessait de boire la moindre pièce que l'on gagnait en trimant à la ferme. Mes deux grands frères Paul et Julien se réfugièrent au monastère pour revêtir la soutane, non pas qu'ils fussent touchés par la grâce divine, mais parce que cela leur permit de manger à leur faim sans trop trimer. Mes autres frères et s½urs, je n'ai d'eux que leur souvenir, de les voir partir de la ferme le même jour, par le chemin boueux, leur baluchon sur l'épaule. Ce jour-là je fus du voyage ; il fut très court : trois bonnes journées de marche qui me conduisirent au port de Brest, pour enfin vivre mon rêve secret, celui de partir dans les îles merveilleuses où l'or se ramasse à la pelle, où les filles sont belles comme le jour et sentent la vanille et les fleurs sauvages.
Ce vendredi de mai le Gloria, un fabuleux navire marchand en partance pour ces îles paradisiaques, mouillait l'ancre au port de Brest. Le capitaine Lambert était un fort gaillard au visage balafré, un véritable loup de mer. Je dus négocier mon voyage sur le Gloria, qui consistait en une multitude de corvées. Mais avais-je le choix ? Le prix était fort, le prix de mon rêve.
Je me souviendrai toute ma vie du départ du Gloria. J'avais le c½ur serré de quitter mon pays natal et la folle envie de connaître le nouveau monde. En quelques jours j'appris le dur labeur de moussaillon. Dès le lever du soleil nous devions être sur le gaillard d'avant pour recevoir les ordres du capitaine Lambert. Mon rôle consistait le plus clair du temps à brosser et savonner le pont. Corvée qui revenait d'office au plus jeune moussaillon, ainsi que la pluche des légumes. On était une cinquantaine à bord et chacun avait une tache bien précise, du menuisier au cuisinier. Mais le plus curieux et le plus intriguant de tous était sans doute le cuisinier. Il me racontait des histoires à me faire dresser les cheveux sur la tête. Un univers de monstres marins géants agrémenté de tueries d'équipages. Il avait bourlingué dans toutes les mers, parfois lui venait la nostalgie des îles paradisiaques. Des moments d'intense émotion où le souvenir de Vanna, une vahiné, le hantait. Cet homme, qui paraissait si dur, devenait tout à coup vulnérable et fragile.
Quatre semaines passèrent. Je connus ma première tempête, avec des vagues de sept mètres de haut, et je crus voir arriver ma dernière heure. Les vagues immenses nous bringueballaient d'un pont à l'autre. Quatre heures de mer en furie et puis peu à peu le calme revint. Le soleil se levait, et il me semblait plus magnifique que jamais. Le capitaine Lambert paraissait renaître, et il fêta ce digne événement par une beuverie générale. Un fût de 100 litres de rhum fut bu. En ce qui me concernait il me fallut trois jours pour me remettre de cette beuverie gargantuesque. Enfin le jour tant attendu arriva. Le ciel était d'un bleu de cristal, de minuscules points blancs perdus dans l'horizon prirent forme. Un marin perché sur un mât cria.
- Terre, Terre en vue.
Quel jour de liesse, les îles paradisiaques étaient aussi belles que ce que l'on m'avait décrit. Ce pays merveilleux où l'or se ramasse à la pelle. Où les filles sont belles comme le jour. Il fallut au Gloria deux heures pour mouiller l'ancre. Les chaloupes mises à l'eau nous conduisirent sur une immense plage de sable fin, bordée en arrière-plan de collines boisées d'arbres curieux. Dès que j'eus mis pied à terre, à une vingtaine de mètres un feu éteint attira mon attention. Le grand Citer, un grand chauve d'une maigreur extrême, me donna un coup de coude dans l'abdomen en me disant :
« - Moussaillon, regarde ! Un festin de roi, des morceaux de viande rôtis au feu de bois. Vas-y, tu vas te régaler ! »
On avança tous deux. Le grand Citer me tendit un morceau de viande encore chaud, la viande était cuite avec des ananas, le tout enroulé dans des feuilles de palmier.
« - Tiens mon gars. »
La viande était tendre comme du veau légèrement sucré, je mangeais avec un fort appétit, au loin j'entendais des rires. Et j'en compris très vite la raison : bien enroulée dans une feuille de palmier se trouvait une main humaine ! Je vomis aussitôt mon repas. J'avais fini les restes d'un festin de cannibales. Quel odieux sacrilège d'avoir mangé l'un des miens ! Le grand Citer me mit la main sur l'épaule et me dit.
« - Ben mon gars, tu t'en remettras ! Bois un coup de rhum. »
Après que je fus remis de mes émotions, nous suivîmes les pas du Capitaine Lambert, qui apparemment connaissait bien les lieux. Deux bonnes heures de marche, mais l'effort en valait la peine : un coin de paradis, un long lagon bleu clair, aux eaux plus limpides que du cristal, des buissons de grosses fleurs blanches qui parfumaient l'atmosphère. Un parfum si suave qu'il nous en donnait le tournis. Au loin on vit arriver des pirogues fleuries de toutes parts. Un comité d'accueil en quelque sorte, composé d'hommes et de femmes d'une grande beauté.

