Le Big Bang Littéraire
Dans un petit village de Bresse, aux fermes faites de terre, les puits ont des margelles brûlantes comme le front d'un enfant malade et cachent dans leur eau claire les sirènes de sources. Et que Lorsque la nuit tombe, on entend parfois dans le lointain, dans des chemins venant de nulle part, les pas lourds d'un autre monde, des armées barbares aux casques martelés par une lune brillante. C'était dans une de ces fermes Bressanes qui se distinguent par une vaste cheminée sarrasine, si large que l'on peut tenir assis autour de l'âtre, et qu'au plafond les cieux crépitent d'étoiles tant l'ouverture de la cheminée en est ample. Pourtant Dans ce lieu féérique, un événement sans précédent allait naitre et venger une race d'hommes, celle de l'homo sapiens littératum, à savoir ces écrivains maudits délaissés par les éditeurs, ces Victor Hugo des tiroirs, ces moyennement médiocres publiables, et ces publiés pigeonnés ayant perdu illusions et économies.
Tout commença par un beau matin de juin où Monsieur Laffont, un ancien cultivateur, surpris la conversation de sa femme Bernadette et de sa voisine Jacqueline, qui se trouvaient navrées de ne rien lire d'intéressant dans les magazines féminins. C'est à ce moment-là que Charles Laffond eut l'idée de créer son propre magazine. Charles n'en était pas à son premier coup d'essai.il avait déjà inventé Le piquet de tomate télescopique (qui était sa plus grande trouvaille), le mètre élastique prenant toujours les bonnes mesures, sans parler de la pédale de vélo démontable, un antivol imparable. Il avait même eu la primeur dans la revue scientifique « Science et Vie », qui le publia à titre de canular du 1 avril comme une découverte fantastique. Sa ferme dite du « Sougey », située dans la petite ville de Montrevel en bresse, était à l'extrémité supérieure de la terre. Il en avait pour preuve qu'un ½uf posé sur sa table de cuisine restait inerte. Il en déduisit que si la terre était ronde sa ferme en était à l'extrémité supérieure et que dans le cas contraire, c'est-à-dire en dessous de la terre, son ½uf serait tombé au plafond. Ou si sa ferme était située sur les cotés, son ½uf aurait roulé à terre. Il fit constater le fait par la gendarmerie locale, qui en prit note, et qui fut étonnée de constater le même phénomène dans la gendarmerie, lorsqu'il posait un ½uf sur un bureau. Pour en revenir à ce matin de juin, la décision était prise de tout mettre en ½uvre pour créer son magazine. Sa femme Bernadette allait être sa collaboratrice. Elle était encore folie femme, ses yeux, mosaïque de Princesse orientale et de reine Germanique, avaient séduit Charles, et leur premier mois de rencontre se solda par un mariage. Charles avait épousé une vierge dans le sens où l'enfant qu'elle portait depuis 4 mois était l'½uvre du saint esprit, disait-elle. Charles eut la surprise de constater que le Saint Esprit avait la couleur nord- africaine. Dans ce monde où les anges ont un matricule, Bernadette en était l'immatriculée conception.
Créer un magazine n'était pas une mince affaire, il fallait en faire toute la conception de A à Z, de la rédaction à la diffusion. Pour le premier coup d'essai, 30 exemplaires semblaient raisonnables, quelques photos seraient là pour agrémenter le magazine. Le lendemain matin, Charles et Bernadette enfourchaient leur bicyclette pour l'achat de leur matériel.
Le soleil matinal avait illuminé les gerbes de maïs suspendues en grappes en-dessus du toit de la ferme, comme des lustres d'or qui éclairent d'en bas. Les vélos aux chromes étincelants et aux pneus regonflés avaient été soigneusement préparés la veille par Charles. Le trajet était court, car il n'y avait que quelques kilomètres pour rejoindre la superette « Champion ». Sur le bord de la route, les fossés éclataient en gerbes de boutons d'or. Les coquelicots bercés par une légère brise dansaient comme des reines de c½ur dans les prés. Des cerisiers rouges de mille sourires jalonnaient les jardins et quelques spectres de brumes s'endormaient dans les prés recouverts de rosée. Après quelques minutes de route, l'enseigne de la superette « Champion » était visible.
Une fois à l'intérieur de la superette, les achats commencèrent. Bernadette fit le choix de 30 cahiers d'écolier de 50 pages, la couleur vert pomme lui semblant judicieuse pour un magazine campagnard. Charles, lui eut l'idée d'apposer une étiquette pour pot de confiture sur chaque cahier. Restait le choix des photos. Charles avait depuis longtemps renoncé aux appareils-photo jetables, ne voyant pas l'intérêt de prendre des photos et de jeter l'appareil ensuite, il restait donc fidèle à la pellicule 24/36 traditionnelle. Passés en caisse, le coût de tous leurs achats pour la publication était de 101 euros en cahiers, stylos, gommes, étiquettes, et pellicules photos comprises.
Restait le syndrome de la page blanche dans cet univers sombre qu'est une ferme bressane, aux ouvertures étroites, où la pénombre devient l'antichambre de l'éternité, entrecoupée par le ding dong de l'horloge franc-comtoise. Il ne fallut pas moins de trois jours pour que Charles trouve une politique éditoriale. Lui, serait chargé des rubriques « bricolages », « jardinage » et « annonces diverses ». Quant à Bernadette, Charles lui laissait les rubriques « cuisines », et « beautés » et « vente et achat ». Le couple de retraités fit les fermes et les maisons environnantes, pour ceux qui auraient quelques objets à vendre dans la rubrique vente /achat. Leur recherche se révéla fructueuse, et pas moins de deux cents objets en tout genre furent mis en vente. La Marie Choudart, une vieille fille de 85 ans en mal de tendresse, fit même le sacrifice de son corps, puisqu'elle passa une annonce dans l'espoir de trouver l'âme-s½ur. Le travail de publication était lourd, chaque cahier était rédigé à la main, Charles n'ayant pu se convertir à l'informatique. Quant enfin fut venue l'élaboration de la couverture, Charles et Bernadette connurent le bonheur de la tâche accomplie, il restait à trouver un titre pour leur magazine, qu'il fallait écrire sur chaque étiquette de pot à confiture qu'il fallait ensuite apposer sur chaque cahier. Bernadette proposa de crayonner en orange une petite crevette sur chaque étiquette, ajoutant ainsi une note de couleur. Charles l'a reprit aussitôt.
- Vas-y mollo dans les effets spéciaux, on est des gens normaux, on va nous prendre pour des intellos.
Le titre coulait de source « Le Magazine de Charles et Bernadette » le nom de l'éditeur était plus problématique. Charles avait plusieurs idées qu'il exposa à Bernadette.
- Ben moi, je verrais bien « Les éditions Laffont », autant mettre mon nom.
- ça fait trop commun dans la région.
- Et pourquoi pas ton mon de jeune fille ?
- Flammarion ! « Les éditions Flammarion » ? Mes s½urs ne seront jamais d'accord.
- De toute façon un nom d'éditeur n'a pas une grande importance, va. On a mangé quoi à midi ? du calamar surgelé ?
- Allons-y pour les éditions Calamar, au moins c'est sans équivoque.
En ce qui concerne la promo c'était Paulette la factrice, qui s'était chargée du bouche à oreille. Charles et Bernadette étaient devenus la risée de la ville de Montrevel en Bresse. Mais le résultat était là, la nouvelle s'était rependue comme une trainée de poudre. Et lorsque le grand jour fut venu, c'est à dire la vente des trente exemplaires à la « Maison de la presse », un phénomène incroyable se produisit : en une demie heure, les trente cahiers furent vendus, plus encore, des commandes pour les prochains numéros étaient passées. Le phénomène était tel que les exemplaires se réservaient à plus de trente euros. Un big bang littéraire avait pris naissance dans cette ferme de Bresse. La presse, la radio, même, la télévision s'étaient emparées de cet événement. Les trente exemplaires mensuels atteignaient des sommes colossales, puisque faits en petit nombre, et à la main, il était de bon ton de posséder un exemplaire du « Le magazine de Charles et Bernadette», comme il était de bon ton de posséder un « Picasso ». Le phénomène prenait une telle ampleur que d'autres petits auteurs explosaient dans les ventes. Les grandes maisons d'édition vacillaient sur leur piédestal. Les petites maisons d'édition prenaient peu à peu de l'ampleur. Que s'était-t-'il passé ? Dame littérature avait pris le plus humble de ces auteurs pour le hisser au sommet, bouleversant ainsi toutes les données, il n'était nul besoin d'être connu où d'être une crapule pour faire de grands tirages. Seul le talent et l'authenticité devenaient un critère.
Un auteur ne peut se prévaloir que d'une seule celle d'être hors concours.