Marie Agnès 1 Chapritre
La vie nous réserve parfois des surprises. L'histoire que je vais vous raconter est authentique, bien que paraissant irréelle. Tout commença un beau matin de juillet, il y a quelques années : le 2 juillet 1996, pour être plus précis. Je faisais alors mes études d'ingénieur à Paris. Le matin, j'aimais flâner dans le vieux Paris, sentir toutes ces odeurs, en particulier celles des pains encore fumants sortant du four des boulangers, celle du bitume mouillé par les balayeuses de la ville, et ces artifices de parfum des passantes. Mon équipée se finissait principalement aux alentours de Notre-Dame. Ce matin-là, le ciel était limpide, un cristal taillé dans l'azur bleu. Dès 9h, par beau temps, les peintres sortaient leur chevalet et il n'était pas rare de voir une dizaine d'entre eux peindre Notre-Dame, cette vieille dame de pierre aux charmes envoûtants. Tout à coup, mon attention fut attirée par une jolie silhouette, celle d'une jeune fille brune d'une vingtaine d'années. Comme entraîné par je ne sais quelle force, je me dirigeai vers elle, lui disant quelques mots, une phrase banale.
− La journée va être belle. Beau temps pour peindre.
− Oui, la journée va être belle...
Elle me regarda de ses grands yeux marron et me sourit. Il me semblait l'avoir toujours connue, elle que je voyais pour la première fois... À ce moment-là, je me sentis troublé par cette merveilleuse apparition, comme l'est un aveugle qui recouvre la vue et voit le soleil pour la première fois. Mon c½ur battait la chamade, désorienté par cette douce lumière. Ce jour-là, j'eus toutes les audaces : d'un naturel plus que timide avec les filles, j'osai pourtant l'aborder. Elle me répondit, tout en me fixant intensément, qu'elle poursuivait des études d'art contemporain. Quelques minutes passèrent, puis un sourire se dessina peu à peu sur son visage.
− J'aime peindre, mais je ne compte pas en faire mon métier...
− Vous avez tort : votre tableau est très réussi.
La douceur de sa voix m'apaisa. Il me vint tout à coup l'idée de l'inviter au restaurant. Il n'était pas dans mes habitudes de convier une inconnue, et ce ne fut pas sans mal. Je passai sûrement par tous les états, de la pâleur d'un linge blanc à la rougeur d'une tomate. J'eus l'impression de passer pour le plus grand des machos, me rendant on ne peut plus ridicule.
− Si je vous invitais au restaurant, viendriez-vous ?
Sa réponse fut aussi inattendue que ma question - ma grande timidité y était pour beaucoup. Elle avait trouvé ça touchant et comique à la foi.
− Oui, pourquoi pas...
Rendez-vous fut donc pris le soir même à vingt heures, dans un petit restaurant italien près de Notre-Dame, « Chez Nino ». Un restaurant où l'on se rendait entre copains et copines, et surtout un endroit où les menus étaient abordables pour nous autres étudiants. L'attente me sembla durer une éternité. Je parcourus des dizaines de kilomètres à l'intérieur de mon petit meublé parisien, un appartement que je partageais avec un ami de la fac, Jean-Pierre, un marseillais toujours affamé aussi bien de victuailles que de filles. Malgré une charge pondérale très importante qui avoisinait les 130 kg en données corrigées – autrement dit en bricolant le pèse-personne ! -, il rayonnait en lui un charme fou, qui était à la fois une soif de vie et une tendresse infinie envers les femmes. Cet après-midi-là, il sentit en moi un comportement inhabituel, une anxiété mêlée d'impatience. Il me savait de caractère calme et réfléchi, mais il avait devant lui une souris mécanique dont le ressort était si tendu qu'il était prêt à se rompre au moindre choc. Jean-Pierre me fixa de son profond regard bleu et me questionna.
− Enfin Pierre, qu'as-tu ? Tu as rendez-vous avec le diable ? Ça fait des années que l'on se connaît : même les veilles d'examens, tu étais plus calme. Si c'est pour une fille, alors présente-la-moi tout de suite... Si elle te met dans cet état-là, elle doit être super canon !
J'eus un sourire forcé en guise de réponse à sa question. Il sourit à son tour et reprit son travail d'écriture. J'étais tranquille : Jean-Pierre plaçait l'amitié sur un piédestal, et il n'aurait jamais entrepris de faire la conquête de la petite amie de l'un de ses copains.
La soirée « fatidique » arriva enfin, comme tout doit arriver. J'avais pour l'occasion choisi la désinvolture d'un jeans et d'une chemise à manches courtes blanche. Je fus le premier sur les lieux, 30 minutes avant l'heure prévue du rendez-vous. Je me sentais anxieux, mal dans ma peau, animé à la fois par ce sentiment curieux de vouloir la revoir et par cette crainte de la décevoir. Elle me semblait trop belle, trop inaccessible... De plus, je n'étais pas du genre à inviter une inconnue, mais là, ça avait été plus fort que moi. Un peu comme si je voulais retenir un rêve pour éviter qu'il ne m'échappe. Vingt heures sonnèrent à la vieille horloge du restaurant, et toujours aucune présence de ma belle inconnue. Dans le restaurant italien, le branle-bas de combat avait sonné : « Chaud devant ! ».
Des plats de spaghettis ruisselant de sauce tomate circulaient au-dessus de ma tête. Le brouhaha des voix couvrait le cliquetis des couverts dans les assiettes. Le barman me regardait comme s'il avait compris, secouant la tête avec un sourire de compassion. L'horloge sonna une seconde fois, il était 20h30. Mais toujours rien... S'était-elle jouée de moi ? Avait-elle eu un fâcheux contretemps ? Je me morfondais lorsqu'elle apparut, plus belle que jamais. Je me souviendrai de ce mirage jusqu'à mon dernier jour. Elle était vêtue d'une longue jupe blanche constellée de fleurs mauves, contrastant avec un chemisier de satin blanc, lequel était orné, à chaque extrémité de son col, de deux petits dauphins en argent sertis de deux pierres bleues faisant office d'yeux. Mais en elle, le plus sublime de tout était son sourire, ce genre de sourire qui vous marque à jamais. Si la poésie avait été femme, elle aurait eu son sourire. Elle aurait pu sans conteste poser pour Modigliani. Il n'y avait aucun doute, elle était plus que jolie, elle était belle. Elle était différente des autres filles que je connaissais, ou plutôt je posais un regard différent sur elle... Celui d'un enfant découvrant l'immensité de la mer, ce qui me laissait entrevoir sa grande générosité et ses qualités de c½ur : nos différences se ressemblaient. Je semblais vivre un rêve, dont sa seule présence en était le soleil.
− Excusez mon retard : un petit imprévu de dernière minute...
− Ce n'est pas grave. J'espère que l'endroit vous convient ?
− Oui ! La cuisine italienne, j'adore !
Au bout de quelques minutes je sus son prénom : Marie-Agnès. J'eus un léger sourire car l'une de mes tantes portait le même prénom, et elle fut dans son jeune âge plutôt charmante